dimanche, 05 mars 2006

L'odeur m'envahissait

Pour Coïtus Impromptus

 

L’odeur m’envahissait. Celle de l’aube, de la terre humide de rosée. Celle, argileuse et fraîche, de la vigne un matin d’été.

J’empruntai le chemin de terre qui séparait deux parcelles. De rares rayons de soleil effleuraient les rangs de ceps qui s’éveillaient dans la brume.

 

 

Je m’étais brusquement décidée cette nuit. De ces nuits où l’insomnie vous offre une effrayante lucidité. Tout m’était apparu clair : il fallait que je parte, que je quitte la capitale. Sans un mot. Je n’avais rien à expliquer. Je ne voulais pas me justifier. J’avais juste pris mon matériel d’escalade et quelques CD de Bach pour la voiture. Un paquet de clopes. Et un fond de bouteille de très vieux marc qui traînait dans mon bar.

Je sortis de Paris facilement, et laissai filer très vite la voiture, comme dans un rêve. La nuit étoilée m’enveloppait de son manteau protecteur. Glenn Gould emplissait l’habitacle.

La nuit expirait, grise et laiteuse, quand je garai la voiture à l’église.

 

Mes pas refaisaient le chemin de cette ballade préférée. J’étais venue pour ça, pour me laisser envahir par cette odeur familière. Une dernière fois. Le chemin montait de plus en plus, longeait un muret de pierre pour redescendre sur l’autre versant du coteau. Un hameau bourguignon sommeillait encore au loin. Le halo de brume s’effilochait comme du coton par endroits, laissant aux toiles d’araignée des colliers de fines gouttes.

 

Je m’arrêtai au pied de mon arbre. Un chêne, perdu au milieu des vignes. Mon arbre. Celui à qui je confiais mes joies et mes peines quand j’étais gamine. Je l’avais escaladé tant de fois. Après l’école j’enfourchais mon vélo bleu ciel, et j’allais lire des romans fantastiques sous ses branches en prenant mon goûter.

 

Je descendis une rasade de marc. Puis une deuxième. Allumai une cigarette.

C’est ici aussi que nous avions fait l’amour pour la première fois. Un dimanche après midi paresseux et ensoleillé, un pique nique bien arrosé. Ce jour là, tu m’avais poussée contre le chêne, nos mains impatientes avaient arraché nos vêtements. Je ne m’étais jamais sentie si vivante. Comme cet arbre, les pieds bien sur terre et la tête dans le ciel.

 

La quatrième branche serait assez haute. Je finis la bouteille. L’alcool me brûlait l’estomac. J’enserrai le tronc, et commençai à monter. C’était plus facile qu’avant, et je le connaissais bien mon arbre, nous avions grandi ensemble… Je m’assis sur la branche. Je réglai la longueur de corde fit le noeud.

 

 

L’odeur m’envahissait. Celle, argileuse et fraîche, de la vigne un matin d’été. Et aussi la tienne, mélange sucré de cassis, de framboise et de sueur amoureuse. Avec ton départ, cette odeur est devenue obsédante et insoutenable, tu sais.

 

Je posai mes yeux sur les rangs si sagement parallèles qui coulaient vers le village, laissai balancer mes pieds dans le vide. Allumai une autre cigarette.

 

Doucement au loin, comme le tintement d’une sonnette. Une brunette apparaît sur son petit vélo bleu ciel. Elle rit et roule fièrement en danseuse vers son arbre.

Je laissai échapper la corde… remontai sur la branche, serrai le tronc, redescendis. Le sol, si ferme. Et les brumes disparues avec le vague écho d’un tintement de sonnette et du rire d’une petite fille.

 

 

L’odeur m’envahissait. Celle de la vie, l’odeur chaude du croissant, et amère du café du matin. Celle du soleil. Je pris mon sac et me dirigeai vers le village.

 

Commentaires

hum ça paraissait pourtant assez bucolique au début...

Ecrit par : sans importance | lundi, 06 mars 2006

J'ai toujours pensé que les cordes servaient à pendre les autres, ceux qui pouraient oser me pourir la vie, et non moi...;)

Ecrit par : Comtesse | lundi, 06 mars 2006

tout fini bien ! c'est un très beau texte !

Ecrit par : clementpembroke | lundi, 06 mars 2006

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