lundi, 16 octobre 2006
Le cri du ventre
"Un enfant si je veux, quand je veux"
C'était un slogan du MLF (Mouvement de Libération des Femmes) dans les années 70.
Si la deuxième partie de cette devise, le "quand je veux" est largement acceptée dans nos cultures on va dire "occidentales" (merci la pillule et autre moyens de contraception), la première partie pose problème et en embarrasse plus d'un(e)..
Vous en connaissez beaucoup, vous, des femmes qui disent "Un enfant si je veux" ? Affirmant par là qu'elles n'en veulent pas, ou pas tout de suite, enfin que bon, ce n'est pas dans leurs priorités, qu'elles pensent pouvoir s'épanouir sans obligatoirement devenir mère ?
Vous n'en connaissez pas beaucoup, j'imagine. Parce que les usages et les codes de pensée (unique) de cette société patriarcale sont si pesants, que tous et toutes, ou presque, avons été élevé(e)s avec ces deux idées préconçues (même si inconscientes), à savoir :
1) une femme ne devient une vraie femme que le jour où elle devient mère.
2) la seule supériorité de la femme sur l'homme c'est qu'elle met au monde les enfants.
Mes arrière grands-parents ont été élevés comme ça, mes grands parents ont été élevés comme ça, mes parents ont été élevés comme ça... j'ai été élevée comme ça, ainsi que mon frère. Certes je n'ai jamais entendu ces idées formulées de manière aussi abrupte. Mais dans l'inconscient de ma mère elles étaient bel et bien là. A mon âge (j'ai 32 ans) sa satisfaction était d'avoir deux beaux enfants, une fille et un garçon. J'imagine qu'elle avait atteint son objectif, celui d'être mère, et qu'elle estimait avoir réussi sa vie. Si elle n'avait pas pu avoir d'enfant, ça aurait été le drame de son existence.
J'ai donc grandi dans ce bain là. L'eau en était trop chaude, ou trop froide.... bref pas à ma température.
De la même manière que certaines femmes ont un désir d'enfant depuis qu'elles sont toutes petites, moi je n'en ai jamais voulu, d'enfant. Gamine jouer à la maman avec une poupée ne m'a jamais amusée. Les poupées que j'ai eues en cadeau je ne les ai jamais aimées. C'est à cause de cela que rapidement je n'ai plus cru au père Noël : comment pouvait-il s'obstiner à mettre des poupées et des vêtements de poupée au pied de notre sapin alors que je n'en voulais pas ? Il n'avait pas lu ma liste ? Du coup ces poupées prenaient au mieux la poussière sur une étagère, au pire passaient de sales quarts d'heure, je les maltraitais avec un plaisir certain : il leur arrivait toujours des choses atroces, elles avaient un accident de voiture, elles sautaient par la fenêtre et étaient défigurées... c'était très jouissif de leur arracher les yeux ou les bras, de leur faire un maquillage gothique indélébile.... En tous cas il ne me serait même pas venu à l'esprit de prendre soin d'elles, et les petites filles qui le faisaient, je les trouvais très niaises. D'ailleurs pour moi les petites filles en général étaient niaises, des chochottes qui pleuraient dès qu'elles tombaient et qui étaient habillées en rose. Des dindes qui jouaient aux dames. C'était comme si déjà elles étaient entrées dans le moule, comme si elles avaient intégré les deux idées ci-dessus. A cette époque là j'aurais voulu être un garçon.
A l'adolescence les filles ont commencé à m'intéresser. Et déjà certaines d'entre elles avaient un désir d'enfant, se projetaient plus tard, quand elles seraient grandes. Elles auraient une belle famille. Deux enfants. Un garçon une fille. Ou des jumeaux. Elles les appelleraient Barnabé, Philémon, ou Victorine. J'écoutais bouche bée, je n'avais rien à dire. Que dire quand on ne comprend pas ? Mon ventre allait attendre, j'avais d'autres choses plus importantes à faire. Cela viendrait plus tard. Au lycée certaines filles avaient eu des mecs et étaient tombées enceintes. Je passai à mille lieues de tout ça, perdue dans des sphères lointaines poético-musicalo-morbides. Et puis à l'époque je ne couchais avec personne, il ne pouvait rien m'arriver...
[Il n'y a que cette cruchasse de Marie qui est tombée enceinte par la volonté du Saint Esprit.]
Je pensais que ça changerait en grandissant, qu'un jour fatalement j'aurais ce désir d'enfant que toutes autour de moi avaient. Je pensais que c'était juste une histoire de maturité. Ou de féminité. Que ça finirait bien par m'arriver un jour. Et puis aussi je commençais à comprendre que oui j'étais une femme, et que je ne pouvais rien contre. Mais si je me suis mise à accepter ce corps, imaginer qu'il pouvait porter la vie, ça je ne le pouvais pas.
Ça n'a pas changé. Le doute s'est même mué en certitude avec l'âge. C'est le ventre qui crie. NON.
C'est viscéral, ce non désir d'enfant.
[D'enfanter, terme plus exact]
Tout comme votre désir d'enfant, Mesdames, Mesdemoiselles, est viscéral.
C'est politique et réfléchi, aussi. Car quel monde allons nous léguer à tous ces gosses ? Je crois que sur le sujet je me suis posé certainement plus de questions que celle qui veut un enfant comme une évidence. Vouloir un enfant. Rien que l'expression fait caprice. "Je veux un caramel". "Je veux partir en vacances". "Je veux un enfant". Parce que si j'en ai pas que va-t-on dire, que va-t-on penser ? cf. 1)
Il y a tellement de femmes qui ont des enfants comme ça, sans y penser. Parce que c'est conditionné. Et naturel. C'est leur destinée : une femme ne devient une vraie femme que le jour où elle devient mère. Quant aux autres, celles pour qui ce n'est pas naturel, elles sont montrées du doigt, des "monstres" au sens propre du terme. Parce qu'une femme ne devient une vraie femme que le jour où elle devient mère. Souvent elles cupabilisent, pour la même raison. Il y a aussi tellement de femmes qui une fois mères ne sont plus que ça, des mères. Qui mettent tout le reste entre parenthèses. C'est terrifiant.
De ce fait c'est un sujet sur lequel j'ai longtemps soigneusement évité de donner mon avis, car mes positions semblaient tellement scandaleuses... Dire haut et fort qu'on ne veut pas avoir d'enfant, quand on est une femme et qu'on est censée être programmée pour ça, c'est comme si vous lâchiez un pet bien odorant au beau milieu d'un dîner mondain... ça fait tâche... sans aucun mauvais jeu de mots. Dire que vous laissez aux autres le soin de peupler notre beau pays, c'est faire montre d'égoïsme. Carrément on vous accuse de ne pas aimer les gosses, ce qui, entre nous, est un raccourci bien péremptoire et inexact. Dire que vous ne voulez pas prendre la responsabilité de donner naissance à un enfant dans ce monde pourrave, c'est être défaitiste et pessimiste. Qui sait, peut être un futur Einstein sortira de vos entrailles. Ben voyons. Soyons réaliste. Y'a beaucoup plus de chance que ça soit une autre Lorie. Hyper exaltant comme perspective.
J'ai fini par prendre l'habitude de fermer ma gueule sur le sujet.
Mais là, je l'ouvre, me direz-vous. C'est que depuis quelques années je m'interroge beaucoup sur ce non-désir d'enfant. Il faut dire que mes amis trentenaires se déchaînent question naissance. Et il y a Junior, mon neveu de 6 mois. C'est cool d'avoir un neveu, bien mieux que d'avoir un fils.
Je m'interroge sur ce décalage. Encore un autre. Et aussi sur cette confusion que je faisais entre ma sexualité et ce non-désir d'enfant. Je pensais que si j'étais lesbienne c'était en partie parce que je ne voulais pas d'enfant. Cela peut paraître dingue, mais je croyais ça. Et que par extension les autres lesbiennes étaient comme moi.
Je me souviens de la surprise que j'avais eue le jour où la Fée me fit comprendre qu'elle se voyait bien avoir un enfant. Je lui avais dit, en plaisantant : "Tu sais chérie, je crois pas que j'arriverai à t'en faire un... et puis moi les gosses, la famille..." Pas très fin, OK, d'ailleurs ça l'avait vexée. Ce fut notre premier désaccord profond, et je crois notre première dispute. Il y en eut bien d'autres par la suite. En tous cas ce fut un des motifs de notre rupture.
Je me suis rendue compte ensuite que la Fée n'était pas un cas isolé de lesbienne. Bien au contraire. La surprise passée, j'ai pu constater que le désir d'enfant est la chose du monde la mieux partagée, et transcende les frontières homo/hétéro sexualité. Il suffit d'aller lire les blogs de Molly et Kip et d'Indilou. Et de bien d'autres encore. Ou de causer avec mes amies goudous. On parle beaucoup d'homoparentalité. Aujourd'hui, entre le couple homo qui souhaite avoir des enfants, et le couple hétéro qui ne veut pas en avoir, c'est paradoxalement le couple homo qui est dans la norme. C'est drôle et un peu triste, ces couples homo qui veulent se marier, avoir des gosses, être comme tout le monde. J'espérais qu'on pourrait réinventer le couple en dehors des conventions hétéros. Je me suis encore trompée. C'est certainement plus facile d'être heureux dans la norme.
Je n'accuse personne. Je ne reproche rien à personne. L'essentiel c'est d'être heureux, non ? J'ai choisi d'être une "fin de race" comme on le dit si élégamment, et d'être heureuse dans ce choix. Il se trouve que ma Douce est sur la même longueur d'onde.
J'expose juste mon avis de personne qui ne sera jamais une vraie femme.
Que suis-je alors dans ce cas, je me le demande.
14:40 Publié dans Journal, Roman familial | Lien permanent | Commentaires (34) | Envoyer cette note | Tags : gay et lesbienne, femmes, désir d'enfant, maternité

