mercredi, 16 août 2006

"Moi aussi, j'ai quelque chose à vous dire..."

"Tu sais ce que je vais te dire là n'est pas évident à dire. Et de ce que je vais te dire là, il y a des choses que tu sais parce que tu les as devinées, et d'autres que tu ne peux pas connaître, parce qu'à cette époque là, tu n'étais pas née."

"C'était à Paris, en 1966. J'avais 19 ans. A l'époque, je te l'apprends peut être, la majorité était à 21 ans. J'étais donc mineur quand tout cela est arrivé."

"Du plus loin que je me souvienne, j'ai eu de l'attirance pour les garçons. Il faut dire que durant mon enfance puis mon adolescence, je n'ai pas spécialement eu l'occasion d'en avoir pour les filles. Elles étaient tout simplement absentes de ma vie : les écoles et le collège que je fréquentais étaient non mixtes. Et je n'avais pas de soeur. Ce n'est qu'au lycée que je commençai à rencontrer des filles de mon âge. A l'époque je les trouvais franchement inintéressantes, je ne comprenais pas ce que mes camarades pouvaient bien leur trouver."

"Depuis tout gosse, j'avais des amitiés très fortes avec certains garçons de ma classe, et aussi à la manécanterie. J'aimais cette ambiance virile et musicale à la fois dans ce décorum religieux que nous respections bien peu... Nos parents, et surtout nos mères, étaient très cathos, et c'est pour ça que nous étions là. Pour la plupart nous bouffions du curé, mais qu'est ce qu'on rigolait ! Ma première cuite, ce fut avec du vin de messe... Mes premiers émois amoureux, avec des camarades petits chanteurs..."

"A cette époque là je ne me rendais pas compte que j'étais..... homosexuel. Tu vois, même aujourd'hui j'ai du mal à prononcer ce mot. Je suppose qu'alors je ne le connaissais même pas, ce mot."

"Et puis en grandissant j'ai compris que j'aurais des emmerdes si j'en parlais à qui que ce soit. Alors j'ai gardé ça pour moi. Mes parents surtout ne devaient rien savoir, ni mon frère, ni mes amis."

"En 1966, j'ai rencontré Jean. Je crois que l'attirance fut instantanée, en tous cas réciproque. Nous avons vécu quelques semaines enchantées... Je me souviens, nous écoutions Revolver des Beatles, qui venait de sortir. Jean était un peu plus âgé et expérimenté que moi. Il m'emmenait dans des lieux plutôt confidentiels, où les gays avaient l'habitude de se retrouver..."

"Un jour un ami de mes parents nous a croisés tous les deux dans la rue. Nous ne faisions rien de mal ou d'équivoque, mais j'avais menti à mes parents en disant que j'allais au ciné, juste pour le voir..."

"Trois semaines plus tard, alors que je prenais de plus en plus de risques pour voir Jean, inventant des raisons de plus en plus improbables, mon père me coince un matin, me dit qu'il faut qu'on parle. M'annonce avec calme qu'il m'a fait suivre suite aux soupçons de son pote qui nous avait rencontrés, qu'il sait ce que je traficote avec Jean. Me dit que tout cela est fini désormais, et que Jean a été poliment averti que s'il s'approchait encore de moi, il serait dénoncé aux flics pour perversion et détournement de mineur. Ajoute qu'il n'y a pas d'inverti dans la famille, et que ce n'est pas moi qui vais commencer. Il finit par me dire qu'il était temps que je fasse mon armée, que ça me remettrait certainement les idées en place, et qu'il s'était arrangé pour que je sois bien éloigné de Paris, dans un bataillon disciplinaire en Allemagne... Ma mère assistait à la scène, muette et en pleurs..."

"J'étais mineur, je n'avais rien à dire. Et même ensuite, je n'ai jamais rien pu dire à mon père. Je n'ai jamais revu Jean. J'ai fait ces 24 mois en Allemagne. J'en ai bavé. Le bataillon disciplinaire, ça vous recadre même le plus rebelle. A mon retour à Paris, c'etait comme si je n'étais plus le même. J'avais réussi à me convaincre que j'étais "guéri". Enfin je veux dire, normal, hétéro. J'ai trouvé du boulot rapidement. Et dans la boîte j'ai rencontré une femme. C'était en 1969. Elle était sympa, intelligente. Elle m'aimait bien. Moi je n'étais pas amoureux, mais je la voyais bien mère de mes enfants. Parce que des enfants, j'en voulais... Alors nous nous sommes mariés en 1970."

 

 

Cette histoire est celle de mon père. Cette femme rencontrée en 1969 est ma mère.

Il m'a raconté tout ça le jour où je lui ai dit "Papa, tu sais, j'ai un truc à te dire. Voilà : je suis lesbienne. La fille avec qui j'habite, (c'était la Fée) et ben c'est pas ma coloc, c'est ma copine". C'était le jour de Noël 2001 ou 2002 peut être, nous étions tous les trois, lui, Bilou et moi, autour de la table. Je m'étais lancée, un peu ivre pour me donner du courage, entre le plateau de fromages et la bûche de Noël. Mon coming out (auprès de lui, parce que mon frère Bilou, lui, savait depuis belle lurette) est du coup complètement passé à l'as. Le seul truc qu'il ait trouvé à me dire fut "Tu ne m'apprends rien, ma grande, je l'avais deviné..."

Dire qu'il m'a fallu quelques séances chez madame Michu pour digérer tout ça est un euphémisme.

Mes parents se sont séparés au bout de 20 ans de mariage, et ont divorcé un peu plus tard. Aujourd'hui mon père vit son homosexualité librement.

Si j'écris cela, c'est parce que la note Douce France III n'avançait pas. Et pour cause. Je n'arrivais pas à planter le décor d'une conversation que j'ai eue avec lui lors de ces dernières vacances...

C'est aussi parce que j'avais dit ici que j'en parlerais un jour, de mon père.

Et c'est aussi pour Melie. Qui un jour trouvera l'occasion de faire son coming out à son père.

Avoue Melie que le mien n'est pas banal...!